Archive pour sept  

Laurent

Le carnet.

Rapidement il prend note du montant de l’addition sur son petit carnet rouge. Bien entendu, il y inscrit aussi la date, le nom et l’adresse du restaurant. Celui-ci aura une bonne note, huit sur dix. Quand à ses convives, c’est assez simple : liste sept.

Voilà en quelques lignes, résumée une heure de sa vie. Ce soir il ressaisira ses notes dans la base de donnée qu’il a constitué il y a maintenant quatre ans. Cinq petites minutes de travail tous les soirs, mais quand au départ, il lui a fallu reprendre les mille-six cents carnets qu’il avait déjà remplis, ça lui a pris presque trois mois à raison de quatre heures chaque soir et des week-ends entiers. Vingt ans de notes. Et les nouveaux carnets qui se remplissaient s’y sont ajoutés. Il a bien cru ne jamais arriver au bout de la tâche qu’il s’était donnée.

Ce carnet là, c’est le dernier. Dès qu’il sera terminé, c’est son assistant numérique qui prendra le relais. Une belle invention quand on y songe ; il n’aura qu’à le placer sur son support relié à l’ordinateur et les données seront transférées en quelques secondes. Surtout c’en sera fini de l’angoisse du stylo perdu ou du carnet qu’il faut remplacer au dernier moment un dimanche à vingt heures.

L’assistant numérique.

Il en a profité pour ajouter quelques remarques supplémentaires. Maintenant par exemple, il reporte le menu exact qu’il a dégusté et c’est pour chaque plat et pour les vins qu’il attribue une note de zéro à dix. Surtout, il a créé une nouvelle base de donnée. Il reporte heure par heure sur son assistant, l’endroit où il se trouve, ce qu’il y fait et qui d’autre que lui est présent à ses cotés. Ça lui prend deux ou trois minutes à chaque fois mais c’est une réelle satisfaction de pouvoir se remémorer chaque instant simplement en consultant une base de données. Tous les soirs, il passe de longs moments à la consulter. Il revit quelques repas avec des amis, puis compte le nombre de fois ou il a dîné avec eux, revoit les moments qui ont précédé, ceux qui ont suivi, consulte les notes qu’il a attribué à un plat particulier dans différents restaurants. Revoir tous ces moments lui procure presque plus de joie que lorsqu’il les vivait.

La caméra.

Hier, il s’est acheté une petite caméra numérique. Ça fait déjà un bon semestre qu’il a augmenté la fréquence de ses enregistrements. Toutes les dix minutes il inscrit dans son assistant numérique une foule d’informations ; le temps qu’il fait, son humeur et un petit résumé des minutes qui viennent de s’écouler. Environ deux minutes de prise de notes et dix minutes plus tard il recommence. Six fois par heure ; toute la journée. La caméra, c’est pour pouvoir ajouter de l’image sur les mots. Elle offre la possibilité d’enregistrer des images fixes, comme un appareil photo. Il prendra une photo avant chaque prise de notes. Un appareil numérique n’aurait pas suffit, il n’aurait pas pu contenir assez de photos pour tenir une journée entière. D’après le vendeur la caméra était plus appropriée. Il a aussi acheté une dizaine de batteries. Il commencera à s’en servir lundi.

Internet.

Ainsi utilisée, la caméra n’est pas pratique. Demain il va s’équiper un peu plus. Il va acheter un ordinateur portable et un téléphone GSM avec un accès à internet. La caméra reliée à l’ordinateur fonctionnera comme une webcam. Les images seront envoyées vers un site Internet qu’il a créé à cet effet il y a une semaine. Elles y seront stockées, il a déjà installé sa base de données sur le site. C’est bien, maintenant il peut la consulter quand il le souhaite.

Pannes

Hier, son ordinateur portable est tombé en panne, l’assistant numérique a repris du service en attendant qu’il soit réparé. Il espère que la réparation sera plus rapide que pour la caméra ; voilà déjà deux semaines qu’il la déposée au service après vente.

Avertissement.

Son directeur l’a convoqué ce matin, il lui a tenu la jambe plus d’une heure. Impossible de rien noter, une heure de perdue à jamais. Il doit récupérer le portable et la caméra ce soir. Tout va reprendre son cours normal. Trois semaines ou il aura du mettre les bouchées doubles. « impossible pour vous de dégager un instant pour travailler convenablement » lui a dit le directeur, « dernier avertissement ». Ce n’est pas grave, demain ça va s’arranger.

Factures.

Voilà déjà deux mois qu’il est chômeur. Depuis lundi dernier il est assis devant son ordinateur et ne note plus rien. Au début, il était encore actif, notant chacun de ses gestes, allant et venant de la cuisine à sa machine, se faisant livrer des plats préparés par un traiteur. Mais dimanche soir, il a reçu un E-mail automatique du robot de l’hébergeur de son site Internet : son espace disque est saturé, il faut payer pour augmenter sa taille. Payer avec quoi ? Les crédits qui courent encore sur tout son équipement lui prennent la moitié de ses revenus, le reste sert à payer le téléphone et l’électricité. Les factures des traiteurs s’accumulent sur le bureau. Il est ruiné.

Alors, lundi, il s’est installé devant l’ordinateur, a débranché la caméra et a consulté sa base de donnée. En commençant par le début, en relisant chaque jour de sa vie.

Ses anciens repas le nourrissent à nouveau, ses anciennes rencontres lui tiennent compagnie.

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