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Autres eux
autres moi
Céline
Quelques cailloux dans une poche, un petit canif et un petit bout de papier. Sur ce papier, griffonné à la hâte, un prénom, Céline, et un numéro de téléphone. Dans l’autre poche, rien. Non, pas vraiment rien. Un peu de sable fin, sans doute le souvenir d’un instant passé couché sur le sable.
Tout ça ne fait pas une identité. Qui suis-je ? Je voudrais bien appeler ce numéro de téléphone et demander à cette Céline si elle me connaît. Mais je n’ai pas une seule pièce sur moi. Rien d’autre à faire que de marcher droit devant moi. J’ai pris la direction du Soleil. L’ouest, je crois. Je crois que c’est l’après midi, mais je ne pourrais pas le jurer. Je n’ai pas de montre, j’ai l’impression qu’il y a des heures que je marche et que le Soleil n’a pas changé de position. Autour de moi c’est la forêt. Je marche sur une bande de sable blanc et fin qui forme une trouée longue et droite entre deux forêts de pins.
J’ai compté jusqu’à trois mille six cent dans ma tête, ça fait une heure en secondes je crois. Le soleil n’a pas bougé. Je m’étais assis, le dos calé contre un arbre, l’œil droit dans l’alignement du sommet d’un petit arbuste et du Soleil. J’ai fermé les yeux et j’ai compté. Quand j’ai eu fini, j’ai rouvert les yeux et le Soleil n’avait pas bougé. Il était toujours posé au sommet de l’arbuste.
C’est le même arbre. Celui que j’ai marqué de mon canif. Ça faisait un moment que je me disais que le paysage se répétait. Alors, j’ai marqué un petit pin isolé sur la droite de mon chemin. J’ai soulevé l’écorce et mis le fil du bois à nu. Pour être vraiment sûr, j’y ai gravé « Céline » puis j’ai repris ma route. Quand à nouveau j’ai vu un petit pin isolé sur la droite, je me suis approché de lui et j’ai retrouvé ce que je venais de graver trois mille six cent secondes auparavant.
J’étais fatigué de marcher alors je me suis allongé sur le côté du chemin, à l’ombre d’un pin. Je me suis endormi. Quand je me suis éveillé, il n’y avait plus de chemin et plus d’arbres. Il faisait déjà nuit. Pas de Lune, pas d’étoiles, impossible de voir quelque chose.
J’ai peur. Il fait nuit, je suis perdu, je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas où je suis, je ne comprends pas comment passe le temps. Rien n’est logique.
Il fait jour maintenant. J’étais éveillé quand il est revenu. Il est arrivé soudainement, en un instant. Comme si quelqu’un, quelque part, avait actionné un interrupteur. J’ai repris mon chemin. Il m’a semblé entendre une couler une rivière au loin. Ce n’est pas le bruissement des branches dans le vent, il n’y a pas de vent. Il n’y a aucun autre bruit d’ailleurs. Pas le moindre bruit, et c’est comme ça depuis hier, mais maintenant j’entends ce bruit de rivière au loin. Je marche dans cette direction, j’ai dû quitter le chemin. De toute façon, ce chemin tourne en rond. Hier, je suis passé quatre fois devant l’arbre que j’avais écorché.
Soixante fois le Soleil s’est couché, soixante fois il s’est levé, soixante fois j’ai eu peur. J’ai dû m’y résoudre, je ne sortirais jamais de cette forêt, je ne saurais jamais la fin de cette histoire. J’ai réalisé que je n’avais ni faim ni soif. Que ma seule sensation était la fatigue quand j’avais beaucoup marché. J’ai remarqué que je ne transpirais pas sous le Soleil et que je pouvais le regarder sans être ébloui. Drôle de Soleil. Quand il se lève il se place immédiatement haut dans le ciel et quand il se couche il se contente de disparaître instantanément.
M. le médecin-chef, vous trouverez ci-joint le manuscrit retrouvé dans la chambre de M. N…
Ce malade n’a jamais accepté la nourriture que nous lui portions et nous avons dû nous résoudre à le placer sous perfusion au bout de quelques jours. Son agitation incessante et son délire permanent nous ont contraints à le sangler dans son lit. Il lui était impossible d’écrire la moindre ligne et ce, d’autant plus que nous ne lui avions fourni ni papier ni crayon. L’enquête est en cours et j’espère que nous éluciderons ce mystère. Je vous joins dans le petit paquet les quelques objets en sa possession. À savoir : quelques cailloux, un canif et un petit papier où est inscrit le numéro de téléphone d’une certaine Céline. Encore une fois, la présence de ces objets est inexplicable.
Je compte sur votre obligeance afin d’intervenir auprès de sa famille afin que les soixante jours d’hospitalisation nous soient réglés, ainsi que les frais d’obsèques.
P.S. : pourriez-vous faire intervenir les peintres dans sa chambre ? Les murs sont recouverts de graffitis, le prénom « Céline » y est inscrit sur tout autour de la pièce.
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