Archive pour fév  

J’aime pas…

Les gens qui me bousculent dans la rue, quand ils ne me bousculent pas c’est que je me suis écarté. J’ai le sentiment d’être iii (incolore, inodore, insipide) comme l’eau pure.

Le volume sonore de la publicité. Et surtout le fait que la première pub diffusée soit systématiquement la plus bruyante et crétine. Pas de démarrage en douceur, immersion immédiate dans le mode d’en bas, celui de nos instincts de consommateurs.

Les gens qui vous expliquent le trait d’humour qui ne vous a pas fait rire. Je comprends toutes les blagues mais certaines ne me font pas rire, suis-je normal docteur ?

L’idiot qui a reposé l’éponge sans la rincer ou qui l’a rincée mais qui ne l’a pas essorée. L’idiot c’est moi, souvent.

La gomme que votre voisin vous a lancée parce que vous la lui demandiez. Elle vous a échappé des mains à renversé le café sur le document que vous corrigiez (le café a dégouliné sur votre entrejambe) et a roulé sous le meuble, celui qui est trop bas pour que l’aspirateur passe dessous. Il y a beaucoup de poussière, votre manche de chemise en ressort noire (ainsi que votre main, ça ne partira pas, c’est le toner de l’imprimante que vous avez renversé le mois dernier). Les blanchisseurs ont des actions dans les plantations de caoutchouc sud-américaines.

Le retraité qui vocifère parce que les jeunes n’ont aucune culture mais qui ne donnera pas une seconde de son temps pour lutter contre l’illettrisme.

Les gens qui se plaignent de l’éducation nationale mais qui ne se présentent pas aux élections de parents d’élèves.

Ceux qui disent « on a fait Rome » Rome ne s’est pas faite en un jour et sûrement pas avec ces gens là.

Ceux qui disent « j’ai été à Paris au mois d’août » au lieu de « je suis un crétin de touriste ».

Les gens qui disent « quat’ » au lieu de « quatre », ceux qui disent « escuses » au lieu de « excuses ».

Ceux qui vous souhaitent « bonne ap’ » à treize heures et dont on ne saura jamais ci c’était « appétit » ou « après-midi ».

Ceux qui disent « travaillent bien » à leur enfant le matin devant la porte de l’école, je ne donne pas d’ordre de ce genre à mes enfants, je leur dit « amuse toi bien », ils travailleront suffisamment longtemps dans leur vie et surtout bien assez tôt pour qu’ils n’aie pas besoin que je les formate dès l’école élémentaire.

Les expressions toutes faites comme « tout à fait », « au jour d’aujourd’hui », « toutes choses égales par ailleurs », « en tant que de besoin », « vous n’êtes pas sans savoir »…

Ceux qui vous disent « carpe diem » ou même « akuna matata » au lieu de vous dire tout simplement « t’emmerde pas avec ces conneries ».

Ceux qui confondent Monet et Manet, Klee et Klein, Wilson Picket et Nelson Picket, qui confondent blues et gospel, qui achètent des disques comme « les airs classiques de la pub » et qui adoooorent les impressionnistes et ne connaissent que les champs de coquelicots de Monet.

Ceux qui assènent que la photo en noir et blanc est bien plus belle qu’en couleurs alors qu’ils n’ont jamais fait que des photos de vacances ou d’anniversaires.

Ceux qui sont certains qu’on ne peut pas être ami avec une personne du sexe opposé.

Ceux qui se disaient athées et qui ont une croix sur leur tombe.

Ceux qui se placent juste à côté de vous dans les pissotières pour hommes.

Ceux qui ne se lavent pas les mains après avoir uriné.

Ceux qui expliquent combien les sports d’hiver c’est vachement cool à d’autres qui envoient leurs gosses en colo parce qu’ils n’ont pas les moyens de partir en famille l’été.

Ceux qui disent « on a qu’à les renvoyer chez eux » en parlant des sans papiers qui sont venus en France, croyant y trouver une vie meilleure que chez eux, justement.

Les petites vieilles qui sont fatiguées dans le métro à 18 heures, elles reviennent des Galeries Lafayette. Les autres, comme moi, reviennent du boulot, qu’elles aillent se faire voir ; je reste assis.

Ceux qui sont tellement mal à l’aise dans le silence qu’ils ne peuvent s’empêcher de vous dire des banalités sur la météo ou le programme télé, voire leurs problèmes digestifs.

Ceux qui disent que les jeunes n’ont aucune éducation à la boulangère à qui ils n’ont pas dit bonjour et à qui ils ont demandé un pain sans dire ni s’il vous plaît ni merci, avant de repartir sans dire au revoir.

Les gens qui te parlent de leurs problèmes gastriques ou intestinaux quand tu leur dit machinalement « bonjour, ça va ? ».

Les potelets qui t’empêchent de marcher à coté de ton gosse en revenant de l’école.

Céline


Quelques cailloux dans une poche, un petit canif et un petit bout de papier. Sur ce papier, griffonné à la hâte, un prénom, Céline, et un numéro de téléphone. Dans l’autre poche, rien. Non, pas vraiment rien. Un peu de sable fin, sans doute le souvenir d’un instant passé couché sur le sable.

 

Tout ça ne fait pas une identité. Qui suis-je ? Je voudrais bien appeler ce numéro de téléphone et demander à cette Céline si elle me connaît. Mais je n’ai pas une seule pièce sur moi. Rien d’autre à faire que de marcher droit devant moi. J’ai pris la direction du Soleil. L’ouest, je crois. Je crois que c’est l’après midi, mais je ne pourrais pas le jurer. Je n’ai pas de montre, j’ai l’impression qu’il y a des heures que je marche et que le Soleil n’a pas changé de position. Autour de moi c’est la forêt. Je marche sur une bande de sable blanc et fin qui forme une trouée longue et droite entre deux forêts de pins.

 

J’ai compté jusqu’à trois mille six cent dans ma tête, ça fait une heure en secondes je crois. Le soleil n’a pas bougé. Je m’étais assis, le dos calé contre un arbre, l’œil droit dans l’alignement du sommet d’un petit arbuste et du Soleil. J’ai fermé les yeux et j’ai compté. Quand j’ai eu fini, j’ai rouvert les yeux et le Soleil n’avait pas bougé. Il était toujours posé au sommet de l’arbuste.

 

C’est le même arbre. Celui que j’ai marqué de mon canif. Ça faisait un moment que je me disais que le paysage se répétait. Alors, j’ai marqué un petit pin isolé sur la droite de mon chemin. J’ai soulevé l’écorce et mis le fil du bois à nu. Pour être vraiment sûr, j’y ai gravé « Céline » puis j’ai repris ma route. Quand à nouveau j’ai vu un petit pin isolé sur la droite, je me suis approché de lui et j’ai retrouvé ce que je venais de graver trois mille six cent secondes auparavant.

 

J’étais fatigué de marcher alors je me suis allongé sur le côté du chemin, à l’ombre d’un pin. Je me suis endormi. Quand je me suis éveillé, il n’y avait plus de chemin et plus d’arbres. Il faisait déjà nuit. Pas de Lune, pas d’étoiles, impossible de voir quelque chose.

 

J’ai peur. Il fait nuit, je suis perdu, je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas où je suis, je ne comprends pas comment passe le temps. Rien n’est logique.

 

Il fait jour maintenant. J’étais éveillé quand il est revenu. Il est arrivé soudainement, en un instant. Comme si quelqu’un, quelque part, avait actionné un interrupteur. J’ai repris mon chemin. Il m’a semblé entendre une couler une rivière au loin. Ce n’est pas le bruissement des branches dans le vent, il n’y a pas de vent. Il n’y a aucun autre bruit d’ailleurs. Pas le moindre bruit, et c’est comme ça depuis hier, mais maintenant j’entends ce bruit de rivière au loin. Je marche dans cette direction, j’ai dû quitter le chemin. De toute façon, ce chemin tourne en rond. Hier, je suis passé quatre fois devant l’arbre que j’avais écorché.

 

Soixante fois le Soleil s’est couché, soixante fois il s’est levé, soixante fois j’ai eu peur. J’ai dû m’y résoudre, je ne sortirais jamais de cette forêt, je ne saurais jamais la fin de cette histoire. J’ai réalisé que je n’avais ni faim ni soif. Que ma seule sensation était la fatigue quand j’avais beaucoup marché. J’ai remarqué que je ne transpirais pas sous le Soleil et que je pouvais le regarder sans être ébloui. Drôle de Soleil. Quand il se lève il se place immédiatement haut dans le ciel et quand il se couche il se contente de disparaître instantanément.

M. le médecin-chef, vous trouverez ci-joint le manuscrit retrouvé dans la chambre de M. N…

Ce malade n’a jamais accepté la nourriture que nous lui portions et nous avons dû nous résoudre à le placer sous perfusion au bout de quelques jours. Son agitation incessante et son délire permanent nous ont contraints à le sangler dans son lit. Il lui était impossible d’écrire la moindre ligne et ce, d’autant plus que nous ne lui avions fourni ni papier ni crayon. L’enquête est en cours et j’espère que nous éluciderons ce mystère. Je vous joins dans le petit paquet les quelques objets en sa possession. À savoir : quelques cailloux, un canif et un petit papier où est inscrit le numéro de téléphone d’une certaine Céline. Encore une fois, la présence de ces objets est inexplicable.

Je compte sur votre obligeance afin d’intervenir auprès de sa famille afin que les soixante jours d’hospitalisation nous soient réglés, ainsi que les frais d’obsèques.

 

P.S. : pourriez-vous faire intervenir les peintres dans sa chambre ? Les murs sont recouverts de graffitis, le prénom « Céline » y est inscrit sur tout autour de la pièce.

 

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